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Nécessité de la violence

La violence est abjecte. La violence manque totalement de grâce, de subtilité, qualités que j’estime extrêmement remarquables. Un monde idéal se passerait de violence. L’énergie ainsi économisé pourrait être employée à des actes autrement plus constructifs, comme la recherche ou l’aide à ses semblables, tâches autrement plus nobles. Pourtant, la violence subsiste. Dans toutes les cultures, à toutes les époques que nous connaissons, la violence demeure présente. Et, lecteur, es-tu davantage capable que moi d’imaginer un monde sans violence ? Au sens où nous l’entendons habituellement, ce serait un monde sans guerre, sans meurtre, sans vol, sans crime. Pouvons-nous réellement nous figurer ce monde-là ? Non seulement imaginer son existence, mais comprendre en profondeur son fonctionnement ?

Je doute que tu en sois davantage capable que moi. C’est que la violence est au cœur même de bon nombre d’actes qui nous sont familiers. Le sourire, et l’amitié par exemple. Quoi de plus éloigné de la violence que ces deux choses là ? Peu de choses en vérité, en apparence. Beaucoup de choses selon moi. Comment en suis-je arrivé à soutenir cela ? En me demandant quels étaient les fondements évolutifs de tels comportements. Le premier élément de la réponse est venu en songeant à ce que je ressens en leur absence, et en leur présence. En l’absence de sourire, je me sens agressé. En présence d’un ami, je me sens comme étant avec lui contre le monde extérieur, tout au moins dans la forme la plus primaire que je sois capable d’imaginer, il s’agit donc d’une forme d’agression contre le reste du monde.

Cet acte et ce sentiment ont donc un lien avec la violence, par le biais de l’agression. Le sourire devait à l’origine être un geste d’apaisement, destiné à réduire l’agressivité d’un congénère à notre encontre. L’amitié, un lien primaire permettant d’accroître par l’union la force et donc le statut de deux individus au sein d’un groupe. Ces liens ont bien sur changé de signification, par le biais de l’évolution, mais surtout celui de la culture, qui est tout aussi fort, et qui varie plus rapidement. Ils gardent néanmoins une trace de leur signification originelle, d’où le fait que je me sente mal à l’aise, comme agressé lorsque je me retrouve face à une personne ne souriant absolument pas, et que je me sente plus fort dans un groupe d’ami.

L’un des groupes les plus primaires qui composent notre société est donc fondé sur une certaine forme de violence. Le seul groupe plus fondamental encore est celui formé par la famille, à savoir la femelle et ses petits, le mâle étant élément dispensable une fois la tâche de la reproduction accomplie. Il revient donc à la femelle de protéger ses petits du monde extérieurs, que ce soient les prédateurs où les autres membres de son espèce qui chercheraient à étendre leur domination sur le territoire d’élevage. La femelle se doit donc d’être particulièrement agressive, y compris vis à vis des autres membres de l’espèce lors de la période où elle doit s’occuper de ses rejetons, lesquels ont donc besoin de développer un mécanisme d’inhibition de la violence de leur mère, sous peine de se faire tuer par celle-ci. Ainsi, une dinde sourde tuera ses petits, tandis qu’une dinde normale laissera un furet s’approcher du nid sans réagir, pourvu que celui-ci soit pourvu d’un haut-parleur diffusant le piaulement de ses enfants.

Mais pourquoi l’évolution ne permet-elle pas aux membres d’une même espèce de cohabiter pacifiquement entre eux ? S’il y a eu sélection dans le sens de l’agressivité intra-spécifique, c’est forcément qu’il existe des avantages à la laisser se développer. Ces avantages sont principalement liés au territoire, il est en effet commun de considérer que les querelles entre les animaux sont liées soit au territoire, soit à la reproduction. Les avantages des querelles entre mâles au sujet de la reproduction sont que le plus fort, donc le gagnant, fournira une meilleure progéniture à la femelle. Ceux liés au territoire sont eux liés aux ressources limitées au sein d’un même territoire. Les animaux n’ayant pas de territoire à proprement parler, tels les poissons vivant en banc en haute mer, sont ainsi totalement dénués de notion d’espace personnel, et peuvent vivre au contact les uns des autres.

Nous venons donc de voir que la violence est inhérente non seulement à l’espèce humaine en lui permettant de former une espèce sociable, mais aussi à l’ensemble du règne animal. La violence est une nécessité, sans laquelle notre espèce n’aurait sans doute jamais subsisté, et si elle l’avait fait, n’aurait sans doute pas grand chose « d’humain ». Cependant, crimes et guerres sont des preuves évidentes que la violence au sein de notre espèce est sur-développée. Nous sommes sans guère de doute les seuls être vivants à avoir jamais réussi à exterminer des millions de leurs semblables dans un seul acte de violence. Cela peut s’expliquer par le fait que les progrès culturels et surtout techniques de l’homme sont allés beaucoup plus vite que son évolution.

Pour les premiers, le fait est qu’alors que nous vivons en ayant conscience de l’existence de milliards de nos semblables et pouvant en croiser plusieurs centaines dans les endroits les plus fréquentés, nous ne sommes réellement capables de ne connaître vraiment qu’en moyenne une centaine d’individus, soit l’équivalent d’une tribu de belle taille. Pour les seconds, lorsqu’en domestiquant un minimum la nature, au point que les grands fauves eux-mêmes se sont mis à craindre nos armes de pierre taillée, nous nous sommes mis en dehors de la sélection naturelle. Mais pas de l’évolution pour autant. La sélection s’est alors faite sur des critères culturels. Or, la culture est fondée sur le groupe, lequel part de la violence au sein d’une même espèce. La violence qu’il n’était plus nécessaire de diriger contre notre environnement s’est donc redirigée contre nos semblables, et les meilleurs guerriers, et non plus les meilleurs chasseurs ont été sélectionnés par la culture, aboutissant à un accroissement de la violence intraspécifique par l’évolution elle-même.

L’humain est donc une espèce particulièrement violente. Pourtant, les artistes, philosophes et scientifiques nous montrent ce que cette violence, convenablement redirigée, est capable d’accomplir. Encore faut-il que chacun soit capable de réaliser cette redirection, ce qui relève de l’utopie à l’heure actuelle. Il est cependant possible d’augmenter la part de la population pouvant opérer cela, par l’éducation. Même minimale, celle-ci permet à la majorité de comprendre l’autre, donc de s’en rapprocher, et d’être moins susceptible de lui faire du mal ; ce qui force à rediriger la violence vers des voies plus créatives. Cependant, il restera sans doute toujours une minorité imperméable à cela, ne serait-ce que pour cause de folie. Il est hélas nécessaire de se protéger de cette minorité là par les mêmes moyens qu’elle emploie pour s’exprimer : la violence. C’est là la première légitimité de la violence institutionnelle, de la loi qui établit les règles au policier qui les fait respecter.

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