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Continuité de l’individualité

19 mai 2012 2 commentaires

L’une des formulations les plus courantes dans la plupart des langues et la suite de deux mots suivante : « Je suis« . Nous prononçons sans même y prendre garde ce pronom et ce verbe, indiquant sans nous en soucier davantage des choses parfois importantes quant à notre personne, ce que, en somme, nous sommes. Peut-être as-tu même du mal à mesurer le poids qu’est le fait d’exister. Je me trouve en tous cas dans une telle situation, tant ce poids est changeant, et tant l’existence est tantôt lourde, tantôt légère à supporter, et ce au gré des circonstances. Mais trêve de lieux communs, et intéressons-nous donc au fond de cette question on ne peut plus ontologique.

Le fait d’être nous est si naturel que nous avons du mal à définir ce dont il s’agit, à l’expliquer. Le plus simple me semble donc de nous intéresser à la définition du mot. Son sens premier est de définir un état, une caractéristique. Une autre définition me semblant intéressante est celle qui concerne le fait d’exister. Vois-tu, armé de ces deux sens possibles de ce verbe, et en ignorant autant que possible les autres significations possibles, qui me semblent ici inutiles, nous serons sans doute capables de cerner ce que signifie exister. Je puis d’ores et déjà te prédire que la première sera notre point de départ, et que l’autre sera la confirmation que nous sommes parvenus à quelque-chose de valable. D’une part parce-que l’une désigne quelque chose de précis, qui ne peut se définir sans l’autre, d’ailleurs plus générale. Et d’autre part parce-ce que j’ai déjà emprunté quelques raccourcis intuitifs.

Focalisons-nous donc sur notre premier extrait. L’état de quelque-chose est avant tout la somme des informations, au sens le plus large possible, valides à l’instant ou le dit état est pris en compte. Être ce que tu es serait donc lié aux informations te concernant. Cependant, l’existence d’un objet s’étale généralement sur plus d’un instant. Or,  les information liées, par exemple, à ta personne sont changeantes au cours du temps, ne serait-ce que celle concernant ton temps d’existence. Cela signifie que ce que tu es change, et c’est là une évidence, au cours du temps. Mais cela pourrait également, en l’état de notre réflexion et de notre définition de l’être, que ta vie est composée d’une succession de « Toi » s’enchaînant de façon rapprochée, chacun ne durant littéralement qu’un instant avant de disparaître.

Or, j’en doute. Non pas que je croie en l’existence d’une chose telle qu’une âme éternelle, ce qui serait irrationnel. Je n’ai pas ici pour vœu d’établir ici des faits, ne serait-ce que parce-que je n’en ai ni les moyens ni la volonté ; cependant il me semble plus logique de considérer que dans la mesure où le temps est une dimension (presque) comme une autre, il existe une plus grande continuité que cela au sein de notre existence au cours du temps. Car, à mon sens, mon bras est moi-même au même titre que mon cerveau, malgré les évidentes différences qui existent entre ces deux organes. Ainsi, bien que ce que tu es soit différent de ce que tu fus et de ce que tu seras, il existe une continuité entre tout cela. Quand bien même tu changerais radicalement entre deux instants tant mentalement que physiquement, tu serais toi-même tout autant avant qu’après cette transformation. Celle-ci, tout au moins après qu’elle soit survenue, serait même part intégrante de ton être.

Ainsi, il me semble que ce que notre « être » un instant t donné peut désigner à la fois exclusivement nos caractéristiques perceptibles en cet instant t, mais également et surtout la somme de toutes les informations en tous les instants t-n donnés, où n va de 0 au nombre d’instants nous séparant du premier instant où nous avons obtenu conscience d’être (je reviendrai peut-être un jour à pourquoi j’ai choisi cet instant précis). Pour continuer l’analogie avec les mathématiques, si ce que nous sommes en un instant précis pouvait être représenté par une fonction mathématique, notre « être« , ou n’importe quel terme te convenant, serait son intégrale. Si tu ne sais pas ou ne sais plus ce qu’est une intégrale, ce que je comprends parfaitement, sache juste qu’il s’agit de l’aire située entre la courbe représentant la fonction et l’abscisse, à condition que pour tout x, f(x) soit supérieure à 0 ; la question de la positivité de f(x) ne se posant pas ici, dans la mesure où je vois difficilement comment une information pourrait être négative, n’étant pas un nombre. Car je le rappelle, il ne s’agit ici que d’une métaphore.

On remarquera que cet exemple met en évidence que l’information nous concernant, et donc ce qu’est notre « être« , ne peut que croître au cours du temps. Jusqu’à ce que nous ne soyons plus, bien évidemment, ce qui survient nécessairement un jour ou l’autre. On notera que c’est là une description complète de l’existence de n’importe quelle chose pouvant être conceptualisée : entre le moment où le-dit objet peut être défini en tant que concept, et celui où cela est impossible, il accumule une histoire ne pouvant se défaire ; l’arrêt de cette histoire signifiant la fin de ce concept. Nous sommes donc bel et bien parvenus à la seconde définition du verbe « être », ce qui tend à montrer la validité du raisonnement que nous avons suivi.

Qui donc écrit l’Histoire ?

3 décembre 2010 Laisser un commentaire

Les vainqueurs écrivent l’Histoire, c’est bien connu. Je vais débuter avec un exemple bien connu : et si l’Allemagne nazie avait gagné la guerre ? Alors pour nous, Hitler serait un grand homme. Notre sauveur, le premier à « nous libérer des Juifs ». Notre guide. Le Führer. En parlant des Juifs, ils auraient été exterminés, au moins en Europe, mais, à moins que tu ne sois toi-même juif, nous trouverions sans doute tous deux cela formidable. Mais nous serions tout de même horrifiés par certains évènements de la seconde guerre mondiale. Le bombardement de Dresde ; les bombes de Hiroshima et Nagasaki. En fait, il y en aurait sans doute un bon nombre que, n’étant pas historien, j’oublie, au point qu’il y aurait peut-être eu un équivalent de Nuremberg pour juger les crimes de guerre des Alliés, à commencer par le bombardement de l’Allemagne, lequel avait entre autres pour but de briser le moral des civils. Cela dit même si les Alliés n’étaient peut-être pas des enfants de chœur, mais je préfère les évènements tels qu’ils se sont déroulés à cela.

Mais dans cette réalité alternative, ce serait l’inverse. Et c’est bien là que je veux en venir. Non pas pour argumenter et conclure que les choses sont bien mieux comme elles sont, je pourrais faire exactement l’inverse dans ma réalité alternative. Je veux plutôt poser une question : dans quelle mesure sommes nous aveuglés par la façon dont on nous raconte l’Histoire de la même manière que nous le serions si l’Allemagne nazie avait gagné ? Laisse moi te présenter un petit exemple. Sans doute connais-tu les manifestations de la place Tien An Men. Ces évènements fortement chargés en signification se sont soldés par des centaines de morts. Mais je vais ici te parler ici d’un autre évènement apparemment sans rapport : la mort de Martin Luther King. Elle aussi est un évènement célèbre. Mais sais-tu que cette mort a, de façon compréhensible, déclenché des émeutes dans plusieurs grandes villes des États-Unis, émeutes qui se sont soldées par la mort de 39 personnes ? Je ne trouve malheureusement pas de source, mais il y fort à parier que la plupart d’entre elles aient été provoquées par le tir des force de l’ordre. Pourtant, je doute que tu en aies jamais entendu parler.

Je te l’accorde, il s’agit d’un incident de bien moindre ampleur que Tien An Men. Je suis d’accord, il ne mérite objectivement pas le même traitement. Je te donne tout sauf une chose : je n’ai trouvé cette information car je l’ai cherchée et que je savais qu’elle existait. J’ai entendu de nombreuses fois parler de la mort de Martin Luther King, mais je n’ai jamais entendu quelqu’un insister sur ces émeutes et leurs conséquences directes. Ce serait pourtant un bon exemple pour illustrer l’état dans lequel cette affaire a plongé la communauté noire américaine. Pourquoi ne pas en parler ? Il s’agit d’une tâche dans l’Histoire des États-Unis, or ceux-là sont actuellement les grands vainqueurs de  celle-ci. Ne peut-on pas légitimement se demander si la discrétion autour de tout cela ne peut pas être en partie due à ceci ? Je ne pense pas que quiconque ait consciemment dirigé ces évènements vers les oubliettes de l’Histoire. Je dirais plutôt qu’il a été de mauvais genre de trop les mentionner, et maintenant les faits sont là.

Pourquoi te parler de cela ? Ce simple fait n’a en soi aucun intérêt particulier. L’ignorer ne va pas gravement perturber le fonctionnement du monde. C’est tout simplement parce-que si on peut penser avoir trouvé un fait ignoré par le vainqueur dans sa façon de voir l’Histoire, on peut supposer qu’il y en a d’autres, peut-être de plus grande importance. Au hasard les Amérindiens, peuple qui était relativement florissant avant l’arrivée des colons en Amérique. Et maintenant ? Ils ne sont plus qu’une poignée. Dans la quasi totalité des Westerns, ce sont de méchants sauvage. Le lien ? Ils ont été massacré. Si la volonté de massacrer leurs peuples n’était certainement pas formulée comme telle, la volonté de s’approprier leurs terres a conduit à une sorte de génocide.

Que dire d’autre ? Qu’il est impossible de connaître avec précision l’Histoire, dans la mesure où elle est sans arrêt modifiée par les vainqueurs. Seuls subsistent quelques indices retrouvables uniquement par des fouilles. On peut considérer que les premiers historiens remontent environ à la Grèce antiques, même si on retrouve des chroniques relatant les faits de Pharaons en Égypte, cela s’apparente pour moi davantage à de la propagande qu’à une quelconque tentative de relater objectivement. Ces premier historiens grecs ont donc tenté de raconter l’Histoire aussi objectivement que possible. Mais ils percevaient celle-ci au travers du prisme de leur culture, de leurs préjugés. Ainsi tout non-grec était pour eux un barbare et les autres cités que la leur étaient de potentielles ennemies, tout du moins des rivales de la leur ,  je doute que cela ne laisse pas de traces dans la façon de décrire les uns comme les autres. Pour finir rapidement je me contenterai de préciser que la domination a ensuite échu aux Romains, puis à la civilisation chrétienne, et enfin à la notre. Je doute qu’aucune d’entre elles puisse prétendre à être objective.

Nous avons donc des limites dans notre perception de l’Histoire, limites posées par les limitations, si ce n’est la volonté à des fins de propagande des observateurs qui nous la décrivent (pour exemple je citerai La Guerre des Gaules de César, où les Gaulois sont décrits de manière élogieuse afin de glorifier encore plus celui qui les a vaincus, à savoir le rédacteur lui-même). De plus, nous plaçant du côté des vainqueurs, il nous est plus difficile de tenter de voir celle-ci de manière plus objective, car sans compter que nous n’avons la plupart du temps aucune raison de penser que les choses se sont déroulées autrement, remettre en question l’Histoire revient en partie à remettre la légitimité de notre domination sur le monde, position inconfortable s’il en est. Et que celui qui estime que la civilisation occidentale ne domine pas le monde s’avance, je le lirai avec intérêt.